La tragique odyssee de l Admiral Graf Spee

Dans l'imaginaire, les corsaires et leurs combats maritimes ont longtemps été synonymes des XVIe et XVIIe siècles impliquant des galions espagnols chargés de l'or du nouveau monde et des boucaniers au service du roi sans peurs, ni reproches...

 

Et pourtant, la seconde guerre mondiale a donné lieu à un épisode moderne de cette "guerre de course", certes bref et finalement tragique, mais pour le moins passionnant. Dans le rôle du corsaire, le cuirassé de poche Admiral Graf Spee, un redoutable bâtiment de la marine de guerre allemande qui n'avait de poche que le nom...

 

Une redoutable machine de guerre

 

Le traité de Versailles ayant limité le tonnage de sa marine de guerre, l'Allemagne tenta de contourner ces restrictions en construisant des bâtiments de taille réduite, mais très performant et surtout extrêmement bien armé.

 

L'Admiral Graf Spee, lancé en 1936 après quatre ans de construction, était de cette catégorie, d'un tonnage de seulement 10 000t et d'une longueur de 186 mètres, il était de dimension réduite par rapport aux cuirassés ennemis. Mais sa formidable puissance (57 000cv), sa manœuvrabilité remarquable, son blindage quasi-indestructible et surtout son impressionnant armement (six canons de 280mm et de nombreux autres de calibre plus classique) en faisaient à lui seul un adversaire de taille pour la puissante Royal Navy.

 

L'odyssée des mers du sud

 

Avec infiniment moins de navires que ses ennemis, la Kriegsmarine ne pouvait envisager de confrontations directes, l'amirauté ordonna donc à ses unités de se disséminer dans l'Atlantique. L'Admiral Graf Spee fut envoyé avec deux ravitailleurs dans l'Atlantique Sud peu avant la guerre avec l'instruction de patienter jusqu'au début du conflit et ensuite de couler le maximum de navires marchands ennemis.

 

C'est ce qu'il fit à partir du 30 septembre, envoyant par le fond une dizaine de cargos ou pétroliers. La tactique était simple, couler la cible, faire prisonnier l'équipage avant de le transférer sur l'un de ses ravitailleurs et quitter précipitamment la zone de combat pour éviter les navires britanniques.

 

L'amirauté britannique est totalement déroutée par ce navire qui surgit, coule des bâtiments et disparait dans l'immensité océanique pour réapparaître à des centaines de miles, d'autant plus que le commandant Langsdorff se montre très habile dans l'art de livrer de fausses informations qui laissent l'état-major de la Royal Navy se persuader que ce n'est pas un cuirassé allemand qui sillonne l'Atlantique Sud mais plusieurs !

 

L'étau se resserre...

 

Les Anglais ne peuvent laisser leurs bateaux chargés d'indispensables marchandises à l'effort de guerre être envoyés par le fond ; de nombreux vaisseaux sont donc envoyés dans le secteur où sévit le Graf Spee et plus précisément dans la zone de l'estuaire du Rio del Plata vers lequel semble se diriger le corsaire. Avec de très nombreux navires marchands circulant au large de ce secteur, le cuirassé de poche allemand risque de faire un véritable carnage.

 

Les Anglais ont vu juste, le Graf Spee se dirige bien vers le Rio del Plata ! Le 13 décembre, ses vigies aperçoivent deux mats à l'horizon, pensant à avoir à faire à des navires marchands, le Graf Spee se dirige immédiatement vers ceux-ci, avant d'apercevoir un troisième bâtiment (en l'occurrence l'Exteter en photo), quant aux deux premiers navires, ce sont en réalité les croiseurs Ajax et Achilles. Après 75 jours à jouer le corsaire fantôme, l'Admiral Graf Spee est contraint d'engager le combat à 1 contre 3.

 

Le Graf Spee au mouillage à Montevideo
Le Graf Spee au mouillage à Montevideo

Une victoire à la Pyrrhus

 

Les Britanniques séparent leurs forces, l'Exteter d'un côté, l'Ajax et l'Achilles de l'autre, afin de contraindre le cuirassé à diviser sa formidable puissance de feu tout en le prenant sous un tir croisé.

 

Malgré cette stratégie judicieuse, l'Exteter est rapidement mis hors de combat. Une heure durant la bataille fait rage entre les trois adversaires avant que les deux croiseurs britanniques, sérieusement endommagés, ne s'enfuient derrière un rideau de fumée. Le Graf Spee n'est pas en état de les poursuivre, cet intense combat d'artillerie lourde ayant causé d'importants dégâts. Langsdorff va commettre sa première erreur ; plutôt que disparaître une nouvelle fois dans l'immensité de l'Atlantique, il décide de faire route vers Montevideo afin de pouvoir remettre en état son vaisseau.

 

Sortir ou ne pas sortir

 

Il va sans dire que l'accueil dans le port de la capitale uruguayenne est glacial. Les autorités autorisent le navire à rester 48 heures à quai dans le strict respect des conventions internationales avant d'aller se faire couler ailleurs. Quant aux artisans et ouvriers sollicités pour procéder aux réparations, les rares à accepter le font avec un entrain relatif.

 

La seconde erreur du commandant est de trop tarder, alors que sa capacité à disparaître avait rendu le corsaire allemand insaisissable, il tergiverse, laissant le temps aux Britanniques d'amasser une armada à la sortie de l'embouchure. Enfin, c'est ce que pense Langsdorff ! En réalité les Anglais n'ont que trois navires en embuscade dont l'Ajax et l'Achilles en piteux état, mais l'état-major allemand est persuadé que toute la Royal Navy attend le Graf Spee.

 

L'Admiral ne se rendra pas

 

Après avoir enterré ses marins morts (à noter que les marins anglais faits prisonniers et libérés une fois à Montevideo assistèrent volontairement à la cérémonie), Langsdorff interroge une dernière fois l'Amiral Raeder qui lui donne pour seule consigne : "si impossible de forcer blocus, saborder le Graf Spee."

 

L'équipage est majoritairement évacué, Langsdorff n'embarque que les hommes indispensables à la sortie du port. Des milliers d'Uruguayens se sont rassemblés sur les plages pour assister à ce qui s'annonce comme une spectaculaire bataille navale. Une bataille qui n'aura jamais lieu, parvenu au milieu de l'estuaire, le capitaine fait évacuer ses hommes sur un remorqueur uruguayen qui a suivi le cuirassé, avant de saborder le fleuron de la Kriegsmarine.

 

La grande partie des marins de l'Admiral Graf Spee coulèrent, après quelques mois d'internement, des jours paisibles en Argentine ou en Uruguay sans jamais remettre les pieds en Allemagne. Ce ne fut pas le cas de Hans Langsdorff qui mit fin à ses jours d'une balle dans la tempe après le triste épilogue de son navire. L'histoire ne doit pourtant pas être trop dure avec le commandant indécis, car aucun de tous les prisonniers faits par le Graf Spee ne périt durant sa campagne océanique. Une préoccupation digne des Corsaires de jadis méritant d'être soulignée alors que la grande boucherie de la seconde guerre mondiale allait causer les ravages que l'on sait...

 

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Commentaires: 3
  • #1

    Bernie-berno (mardi, 14 mars 2017 17:42)

    Passionnant, une belle histoire d'hommes et de bateaux

  • #2

    Captain Haddock (mardi, 21 mars 2017 17:23)

    La marine militaire a de tout temps fait preuve de vraies valeurs. L'appartenance à une classe à part, celles des marins devant lutter contre la mer, un danger encore plus implacable que les canons ennemis, crée une solidarité naturelle entre marins.
    Les combats sont toujours terribles et meurtriers, mais c'est un point d'honneur que de sauver les hommes à la mer, ennemis ou non, et leur offrir les conditions de vie les meilleures.
    Fidelitate et honore, terra et mare

  • #3

    xr2 (mardi, 13 juin 2017 11:23)

    C5 touché. D5 coulé