Dieppe 1942, raid raté ou opération utile ?

Plus de 70 ans après les faits, le tragique débarquement allié à Dieppe de 1942 continue de faire débat. Jusqu'au milieu des années 1980, la doxa couramment admise était que l'opération visait à tester les défenses allemandes et à préparer au mieux l'irrésistible débarquement qui allait survenir en juin 1944. L'ouverture des archives et la disparition des principaux instigateurs de l'opération - Lord Mountbatten en tête - allait considérablement modifier la perception des faits.

 

L'Histologue revient sur cette épisode tragique de la seconde guerre mondiale, ayant vu la mort de plusieurs milliers de soldats sur les plages de Dieppe.

 

La stratégie des raids

 

Épisode méconnu du conflit, l'organisation par les Anglais de raids le long du littoral normand après l'évacuation de Dunkerque a rencontré plusieurs succès, à l'instar de  celui de Saint-Nazaire. Il s'agissait alors d'opérations commando engageant quelques centaines d'hommes surentrainés visant à détruire les installations ennemies, tout en sapant le moral allemand, à collecter des informations et à faire des prisonniers, avant de se retirer. Le but global consistait à instaurer une dynamique positive pour le moral britannique tout en sapant celui de l'ennemi alors que dans le même temps les forces de l'Axe triomphaient sur tous les théâtres d'opération.

 

Pour Churchill et ses stratèges, il s'agissait aussi de satisfaire l'allié russe qui subissait l'assaut frontal de plus de 200 divisions allemandes. Acculé à Stalingrad, les champs pétrolifères du Caucase menacés par l'offensive de l'été 1942, Staline réclamait à corps et à cri l'ouverture d'un nouveau front en Europe de l'Ouest.

 

Une stratégie inadaptée

 

Abusés par les succès relatifs des raids précédents, Mountbatten et son état-major vont mettre en place une opération d'une toute autre envergure visant Dieppe et ses installations. Si l'idée pouvait en théorie se révéler intéressante, l'élaboration de la stratégie de ce raid ambitieux fut une accumulation d'erreurs tragiques.

 

Pour contrecarrer efficacement les fortifications allemandes, il aurait fallu des moyens autrement plus efficaces que ceux déployés le 19 août 1942. Pourtant une partie de ceux-ci étaient planifiés dans l'opération initiale, nommée l'Opération Rutter planifiée le 8 juillet 1942 ; une importante force d'appui aérienne, des parachutages de troupes sur les arrières de l'ennemi ou encore une flotte imposante, autant de moyens qui ne seront plus disponibles après l'annulation de l'Opération Rutter à cause d'une météo catastrophique, le haut-commandement allié considérant le projet définitivement enterré contrairement à Lord Mountbatten...

 

Après ce premier report Lord Moubatten avait en premier lieu pris la responsabilité d'organiser "l'Opération Jubilee" sans tenir le haut-commandement informé des évolutions, se privant de fait de ressources essentielles, aussi bien au niveau matériel que stratégique. Parallèlement, la fortification croissante du mur de l'Atlantique n'avait pas été prise en compte à sa juste mesure, rendant chaque nouvelles tentatives plus risquée.

 

Des troupes canadiennes insuffisamment préparées

 

Alors que les précédents raids étaient menés par des commandos aguerris, le débarquement sur Dieppe va être effectué par des troupes n'ayant pas encore reçu le baptême du feu. Pour des raisons politiques, la mission est confiée quasi-exclusivement aux forces canadiennes, il s'agit à la fois de lutter contre l'indiscipline grandissante de troupes désœuvrées et de satisfaire l'opinion publique canadienne dont une partie de la population ne comprend que ses boys soient stationnés loin du pays pour ne pas participer à l'effort de guerre.

 

Mais les Canadiens n'étaient absolument pas préparés à pareille mission, jusqu'alors les raids étaient menés par de redoutables commandos et non par de simples soldats aussi courageux pouvaient-ils être. Des troupes inexpérimentés, des moyens insuffisants, une doctrine militaire dans l'erreur, un ennemi coriace et puissamment fortifié, les choses étaient déjà mal engagées... Malheureusement pour les malheureux Canadiens, l'effet de surprise ne fut pas au rendez-vous, une patrouille maritime allemande rencontrant les péniches de débarquement quelques minutes avant l'heure H.

 

Une dramatique boucherie

 

Les 4 963 Canadiens, 1 150 Britanniques, 50 Américains et 15 fusiliers marins français sont pris sous un feu meurtrier. Acculés sur les plages, bloqués par des falaises et des réseaux de barbelés infranchissables, bénéficiant d'un soutien insuffisant de l'aviation et d'une préparation d'artillerie inexistante, les soldats alliés tombent par centaine sous un déluge de balles et d'obus.

 

Nombre d'entre eux se battent courageusement, certains parviennent même à emporter quelques positions allemandes, mais sans renforts ni approvisionnement ils doivent bientôt se rendre ou se replier pour tenter un périlleux rembarquement. Quelques heures après le début de l'opération, les plages de Dieppe sont désertes, jonchées de centaines de cadavres ; comble l'impréparation le timing du rembarquement n'avait pas pris en compte la marée basse exposant encore plus les survivants aux mitrailleuses. Plus de 1 500 hommes ont péri dans l'aventure, auxquels il convient d'ajouter près de 300 disparus,  2 000 prisonniers et 119 appareils abattus en tentant de soutenir les malheureuses troupes clouées au sol.

 

Un sacrifice inutile

 

L'histoire de cette opération ratée ayant été écrite à posteriori par les responsables de celle-ci, elle fut longtemps présentée comme une étape tragique mais indispensable au succès du débarquement réussi de juin 1944. L'argument fort des stratèges de Jubilee s'est imposé dans les consciences des années durant : sans le vaillant sacrifice des Canadiens, l'Opération Overlord aurait couté encore infiniment plus cher en vies humaines...

 

Effectivement le raid raté sur Dieppe a confirmé certaines données : l'importance déterminante de l'effet de surprise, ce qui expliquera le soin apporté à Fortitude, la gigantesque manipulation ayant précédé le débarquement du 6 juin, la nécessité d'un préparation d'artillerie conséquente de la marine et aussi de l'aviation qui se doit d'avoir une maîtrise du ciel absolue, l'importance de parachutages de troupes sur l'arrière des lignes allemandes, etc. Autant d'informations qui ont été assimilées et mises en œuvre deux ans plus tard, mais si l'on regarde bien, tous les éléments cités étaient prévus dans l'opération Rutter malencontreusement annulée et transformée dans l'urgence en un plan B mis en place sans les moyens indispensables !

 

Il est néanmoins difficile d'affirmer que Dieppe fut un sacrifice vain, en premier lieu parce que les enseignements du sacrifice s'ils ne furent pas révolutionnaires ont confortés les alliés sur l'impérative nécessité de mettre en œuvre une stratégie globale irréprochable et des moyens considérables pour avoir une chance de briser le mur de l'Atlantique. Une autre décisions fut sans nul doute une conséquence déterminante : l'option d'un débarquement au sud de la Normandie a été privilégié par les Alliés malgré la distance supérieure avec l'Angleterre, ce qui abusera totalement Hitler et ses services de renseignements. Dernier point enfin, l'importance du raid sur Dieppe fit peser sur la Werhmacht la menace constante d'un débarquement sur les cotes françaises, la contraignant à immobiliser de nombreuses troupes le long de l'Atlantique alors que l'Axe en avait un indispensable besoin sur d'autres théâtres d'opérations...

 

Malgré tout, la nécessité de préparer au mieux un débarquement irrésistible et d'abuser l'ennemi sur la localisation de celui-ci était déjà une évidence avant l'échec de 1942, alors que la prévisible menace d'un débarquement à l'ouest aurait de toutes façons obligée Hitler à laisser en France de précieuses divisions. Le prix à payer en vies humaines semble en conséquence très élevé pour quelques enseignements et renseignements déjà en possession de l'état-major allié, même si vaincre l'ordre noir nazi au plus vite ne pouvait malheureusement se faire sans dommages humains...

 

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