Diên Biên Phu ou la faillite d'une stratégie

Rarement l'expression être en retard d'une guerre (ou tout au moins d'une bataille) n'a semblé aussi bien appropriée qu'à la déroute des troupes françaises à Diên Biên Phu.

 

Malgré le courage des soldats français, le sacrifice héroïque des paras, la célèbre bataille n'aura été qu'une succession d'erreurs du commandement hexagonal, du sommet de l'état aux officiers supérieurs présents sur le champ de bataille en passant par les stratèges de l'état major... L'Histologue revient sur l'ensemble des mauvais choix, des décisions absurdes et des manifestations d'incompétence ayant entrainé la défaite de l'armée française.

 

Diên Biên Phu, une fausse bonne idée !

 

Le concept stratégique de Diên Biên Phu était de reproduire à grande échelle la bataille de Nan Sa en 1952, lorsque les troupes françaises avait infligé de lourdes pertes aux  forces vietnamiennes ayant tenté de prendre d'assaut le camp retranché éponyme.

 

Il s'agissait donc de créer un nouveau et inexpugnable camp retranché sur le site de Diên Biên Phu dans le Nord du Vietnam afin d'attirer les troupes adverses dans une bataille frontale, qu'elles étaient censées être incapables de mener, afin de remporter une bataille décisive. Dans l'esprit du gouvernement Mayer de l'époque, il s'agissait d'avantage de trouver une issue favorable au conflit avec le viêtminh par le biais d'une victoire spectaculaire que de le prolonger ; une position hésitante permettant d'expliquer les atermoiements politiques de Paris.

 

Première conséquence, la décision de ne pas envoyer de renforts en Indochine, les Généraux étant chargés de se débrouiller avec les effectifs à leur disposition, faisant suite à celle de rappeler tous les officiers supérieurs en place, des officiers connaissant à la fois le terrain et l'ennemi qui étaient jusqu'alors parvenus à juguler les assauts des rebelles sous le commandement de De Lattre puis Salan. Deuxième conséquence, découlant de ces deux décisions, la nomination "d'un œil neuf", le Général Navarre, envoyé en Indochine sans directives claires alors que dans le même temps le viêtminh se renforçait avec le soutien des Soviétiques et des Chinois...

 

Un site mal choisi et mal préparé

 

Située au Nord-Ouest du Vietnam, la ville de Diên Biên Phu a été choisie pour son aérodrome et sa situation au carrefour des routes utilisées par le Viêtminh. Entouré de petits monts affublés de poétiques prénoms féminins censés constituer des points d'appuis fortifiés, le site avait surtout la caractéristique d'être cerné de collines couvertes par une végétation impénétrable. Les troupes du général Gap ont donc pu y circuler et y installer de nombreuses positions d'artillerie en toute discrétion et tranquillité...

 

Le village de Diên Biên Phu occupé par un audacieux coup de main des paras le 20 novembre 1953, les forces françaises ont rapidement procédé à la remise en place de la piste d'atterrissage et à la fortification de la place alors que débarquaient des renforts qui allait porter les effectifs français sur place à un peu plus de 10 000 hommes.

 

Mais si le nombre de soldats et ou encore l'armement lourd (artillerie ou chars d'assaut) acheminé en pièces détachées et remonté sur place furent conséquents, l'état-major avait totalement omis un élément pourtant essentiel : le béton ! Tranchées, sac de sable ou encore bâtiments en bois furent les seuls matériaux utilisés pour construire des fortifications ; bien insuffisant au regard des tonnes d'obus qui allaient tomber sur l'armée française. Une nouvelle illustration de la suffisance du commandement !

 

Impréparation et suffisance !

 

Si le site a été mal choisi et les travaux de fortification inopérants, c'est avant tout parce que l'armée avait une confiance absolue dans sa propre valeur, notamment en ce qui concerne l'aviation et l'artillerie, le colonel Piroth, prétentieux responsable de celle-ci, se faisant fort d'anéantir l'artillerie adverse avec une affirmation péremptoire : "des canons, j'en ai plus qu'il n'en faut !"

 

Quant à l'aviation, les stratèges n'avaient pas pris en considération que dans le nord du Vietnam, le ciel était souvent couvert, rendant l'usage de celle-ci incertaine.

 

Il faut préciser que le haut commandement n'imaginait pas que le viêtminh parviendrait à acheminer troupes et matériels en quantité suffisante dans un environnement aussi hostile. Mais des mois durant, à dos d'hommes, à vélos, dans la boue de la piste Ho Chi Minh, les vietnamiens acheminèrent des centaines de canons et des dizaines de milliers d'hommes autour de la cuvette de Diên Biên Phu. Là encore les généraux avaient sous-estimé les capacités logistiques de l'adversaire et ignoré le soutien de plus en plus important de la Chine, qui allait fournir d'innombrables et efficaces pièces d'artillerie et même des "conseillers militaires."

 

Une bataille perdue d'avance

 

Comme en 1940 quand les services de renseignements avaient prévu l'heure et le lieu de l'attaque allemande, les services secrets français ont cassé les codes ennemis et sont en mesure de donner de précieuses informations à Navarre et à De Castries, le général français commandant la place, sur les effectifs et l'important armement acheminés.

 

Parallèlement, l'armée française a constaté son total encerclement ; quelques commandos ont tenté des opérations autour de Diên Biên Phu mais ont dû rapidement rebrousser chemin face au déluge de feu viêtminh. Malgré cela et malgré les informations alarmantes, l'état-major français, persuadé que l'armée ennemie est incapable de mener une bataille frontale de grande ampleur, s'impatiente et redoute surtout d'être privé d'une victoire si l'adversaire n'attaque pas. En retard d'une bataille, celui-ci est encore persuadé de reproduire Nan Sa ; de Castries envoie des tracts aux troupes de Gap les exhortant à attaquer ! 

 

Tout est perdu fors l'honneur

 

Dès le déclenchement de l'offensive le 13 mars 1956, les forces françaises sont dépassées. De nombreux officiers sont tués le premier jour dans leur abri de bois laissant leurs troupes sans instructions, les collines pilonnées par un déluge de feu tombent l'une après l'autre. Le colonel Piroth est incapable de localiser l'artillerie adverse et d'organiser des tirs de contre-batterie efficaces, il se suicide dans sa casemate le 15.

 

Le plus souvent clouée au sol par le manteau nuageux, l'aviation est soumise à une DCA redoutable et imprévue. De jour en jour, la superficie du camp retranché se réduit et la piste de l'aérodrome, véritable poumon d'oxygène des Français, menacée par les obus du Viêtminh. Inévitablement celui-ci finira par être détruit, les blessés ne peuvent plus dès lors être évacués et le matériel est désormais parachuté... le plus souvent aux mains de l'ennemi à cause des nuages en cette période de mousson.

 

Les militaires français livrent néanmoins une bataille acharnée, les points d'appui changent de maître de nombreuses fois, des corps à corps sanglants se déroulent chaque nuit, Gap est même obligé de temporiser tant les pertes sont élevées. Les paras s'illustrent en sautant sur Diên Biên Phu, véritable sacrifice tant la situation est désespérée. Une anecdote néanmoins illustrant l'incompétence du commandement : tandis que de nombreux militaires étaient volontaires pour être parachutés alors que le combat faisait rage, le responsable des paras en Indochine - le Colonel Sauvagnac - imposa que les militaires volontaires soient titulaires de leur brevet de paras... Une restriction qui sera levée alors que l'issue était déjà sans espoir...

 

Malgré la courageuse résistance des militaires encerclés et le saut héroïque des paras, Diên Biên Phu tombe le 7 mai dans une relative indifférence en métropole, le début d'un nouvel enfer pour les prisonniers français bientôt amenés à subir une terrible captivité.

 

Une bataille tragique qui aurait sans l'ombre d'un doute pu être évitée - politiquement en premier lieu avec l'option d'une inévitable décolonisation - et évidemment stratégiquement avec un état-major compétent et lucide sur les forces en présence qui aurait eu la lucidité de ne pas engager une confrontation massive sans les moyens, militaires, humains ou même matériels (du béton notamment), adéquats. Quant à la possibilité de remporter cette bataille, nul doute que ce n'était pas utopique, mais la situation politique - en France notamment - et l'absence de réelle volonté d'y parvenir a de toutes façons rendu cette option impossible.

 

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