Saladin, Visionnaire, Redoutable... et chevaleresque

Lorsque Saladin s'impose comme le héros des Arabes au milieu du XIe siècle, il y a déjà de longues années que la brillante civilisation arabe n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut.

 

Les redoutables et brutaux guerriers seljoukides (une peuplade turque venue d'Asie centrale) se sont emparés d'une grande partie du moyen-orient, les Califes ne règnent plus que sur leur harem et les Francs ont conquis Jérusalem et les rives orientales de la Méditerranée, humiliant à chaque bataille des dirigeants arabes aussi incompétents que corrompus et divisés. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les plus dangereux adversaires du grand Salah ad-Din Yusuf seront d'avantage du côté de ses coreligionnaires que de Croisés à bout de force, gagnés par l'incurie de leurs rivaux...

 

Une ascension difficile

 

A l'instar de nombreux grands dirigeants ou conquérants du moyen-âge, Saladin a dû consacrer plus de temps et d'énergie à s'imposer contre des rivaux issus de son propre camp ou sa propre famille qu'à lutter contre des ennemis étrangers.

 

Proche de Noureddine, premier dirigeant arabe à se dresser efficacement contre les Francs, Saladin est nommé à 32 ans Vizir du Califat fatimide en Égypte qui a prêté allégeance à Noureddine. Malgré sa jeunesse, le jeune Kurde se révèle un administrateur hors-pair, réformant l'armée, l'économie, l'administration, éliminant parfois avec brutalité ses adversaires tout en déployant des trésors d'ingéniosité diplomatique pour ne pas entrer en confrontation frontale avec son suzerain Noureddine tout en préservant dans les faits une indépendance totale de l’Égypte.

 

Si le jeune vizir n'hésite pas à faire passer par les armes opposants réels ou supposés, et notamment juifs et chrétiens si la situation le demande, il impose le savant juif Maïmonide comme l'un de ses principaux conseillers et protège les droits de chaque communauté présente sur les rives du Nil... dès lors qu'elle l'a assuré de sa totale allégeance !

 

La situation intérieure n'est pas la seule à être compliquée, il doit aussi lutter contre les armées croisées qui, alliées aux Byzantins, manquent de peu de s'emparer de Damette, la porte d'entrée en Égypte. Une armée commandée par un de ses oncles arrive à temps pour repousser les envahisseurs qui finiront par quitter le pays, incapables de s'entendre sur les suites de leur expédition...

 

Après l’Égypte, la Syrie...

 

Le pouvoir de Saladin ne tient pourtant qu'à un fil, Noureddine qui a fini par comprendre que le maître d’Égypte n'avait de vassal que le nom prépare une armée pour destituer son désormais jeune rival. Mais le redoutable Nur ad-Din décède le 15 mai 1174, évitant à Saladin une guerre fratricide à l'issue incertaine.

 

Dans la foulée, Amaury 1e, Roi de Jérusalem et des Francs, disparait à son tour le 11 juillet. Stratège valeureux et politicien habile, ce dernier constituait à la fois un rival militaire redoutable pour les Arabes, mais aussi un élément pacificateur grâce à sa capacité à contenir les ardeurs bellicistes des plus fervents croisés et son exemplaire rectitude reconnue par les dirigeants arabes, Noureddine et Saladin en premier lieu.

 

Ces deux disparitions successives laissent les coudées franches à Saladin pour reprendre à son compte les visées unificatrices de son mentor (contrecarrées jusqu'alors par ses ambitions personnelles...). Si Saladin occupe rapidement Damas, la capitale de la Syrie, en 1174, il doit mener de nombreuses batailles contre les partisans de l'héritier de Noureddine et ses alliés de circonstance.

 

Il faut dire que la période est troublée et la situation politique incertaine. Il est alors fréquent de voir sur le champ de bataille une armée composée d'Arabes, de Turcs et de Croisés affronter une armée d'Arabes, de Turcs et de Francs de factions rivales... Et tout aussi fréquent de voir parmi les belligérants, frères, cousins ou même père et fils (quelques soient les confessions) à la tête de troupes opposées ! Au contact de l'Orient, la belle unité affichée par les Croisés s'est fissurée, chacun se bat désormais pour son fief ou ses intérêts.

 

Il faudra neuf ans à Saladin pour conquérir la Syrie et rallier la plus grande partie du monde arabe à sa bannière. Une décennie de combats, de sièges, d'habiles négociations diplomatiques, d'alliances et trahisons, avant de s'imposer comme le leader des Arabes, chiites ou sunnites. Le Calife, lui-même, reconnait désormais son autorité !

 

La lutte contre les Francs

 

Il faut rappeler que tout en combattant contre ses coreligionnaires, Saladin luttait contre les Francs de Baudoin le Lépreux qui s'est révélé un redoutable adversaire malgré son infirmité.  En réalité, le chef musulman a tenté autant que possible d'éviter toute bataille frontale contre cet adversaire puissant, privilégiant les assauts rapides contre les fiefs croisés, notamment ceux des plus belliqueux d'entre eux. Une combativité incessante tranchant avec la pusillanimité de ses contemporains qui allait contribuer à l'auréoler d'une renommée croissante en Orient.

 

En 1184, la Syrie conquise et ses opposants ralliés ou éliminés, les appels de Saladin au Jihad résonnent alors d'un écho inédit dans le monde arabe ! La mort de Baudoin, terrassé par la lèpre en mars 1185, offre simultanément au leader kurde et ses légions l'opportunité de frapper un grand coup contre l'occupation occidentale...

 

Objectif Jérusalem !

 

La disparition de son rival historique, dont le successeur est son neveu de neuf ans, a eu une double conséquence. Les Francs sont divisés entre partisans d'une entente avec les Arabes et les plus fanatiques emmenés par Guy de Lusignan et Renaud de Chatillon, dont la barbarie n'avait d'égale que le fanatisme.

 

Ce dernier mettra fin à tout espoir de trêve en attaquant une caravane dans laquelle se serait trouvée la sœur de Saladin. Dès lors, les armées arabes se livrent à une guerre sans merci contre les possessions de Chatillon avant d'assiéger Tibériade, son fief. Lusignan, qui a succédé au jeune roi prématurément décédé, ne peut se résoudre à abandonner son allié et lève dans la précipitation la grande armée franque pour affronter Saladin. Épuisée par une longue marche dans le désert, insuffisamment préparée, assoiffée, celle-ci est totalement anéantie à Hattin le 4 juillet 1187. Les principaux chefs européens sont morts sur le champ de bataille, prisonniers à l'image de Guy de Lusignan ou exécutés sans autre forme de procès en ce qui concerne Renaud de Chatillon et les honnis Templiers.

 

Jérusalem pour la légende

 

Les Francs n'ont plus d'armée ; quelques semaines après la victoire d'Hattin Saladin et ses troupes sont devant Jérusalem (20 septembre 1187.)

 

La défense de la ville est assurée par Balian d'Ibelin qui organise une résistance féroce, n'ayant aucun mal à galvaniser ses hommes. Ceux-ci sont en effet persuadés que les Arabes perpétreront les mêmes massacres que les Croisés lors de la prise de la Ville Sainte en 1099. Rescapé de bataille d'Hattin, Balian n'a eu le droit de rejoindre Jérusalem qu'avec un sauf-conduit délivré par Saladin sous la promesse de quitter la ville avec femme et enfants, une promesse qui ne fut donc pas tenue...

 

Après des semaines d'âpres combats entre assaillants et défenseurs fanatisés, Saladin et Balian parviennent à trouver un accord. Les Chrétiens quitteront Jérusalem avec les biens qu'ils pourront transporter, Saladin garantissant en personne leur sécurité jusqu'à Tyr en leur fournissant escorte. Une magnanimité impensable à cette époque, surtout après un siècle de guerre et le traumatisme des exactions commises par les Francs lors de leur entrée dans la ville. Un geste chevaleresque - décidé malgré l'opposition de nombreux chefs arabes avides de revanche -  ayant permis d'éviter une bataille meurtrière tout en assurant à son auteur sa place dans le Panthéon des grands dirigeants de l'histoire. Chose rare, Salah ad-Din Yusuf est aujourd'hui admiré aussi bien des Arabes que des Occidentaux. A sa mort en 1193, c'était déjà le cas...

 

La prise de Jérusalem, de nombreuses villes et places fortes croisées durant le règne de Saladin, n'a pas pour autant sonné la fin de la présence européenne en Terre Sainte. Les Francs ont conservé quelques maigres possessions, principalement sur la Cote, dont les garnisons ont en partie été renforcées  par les exilés de Jérusalem - au grand dam de certains Musulmans qui le reprochèrent à Saladin - avant leur départ définitif en 1291 après deux siècles de présence au Moyen-Orient.

 

Bibliographie recommandée : Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf.

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