Fortitude, Intoxication en mode majeur

Le 6 juin 1944, l'opération Overlord débute. Des centaines de milliers de soldats sont lancés à l'assaut des côtes de Normandie, appuyés par des milliers d'avions et la plus importante flotte jamais réunie.

 

Pourtant malgré cet exceptionnel déploiement de force, le débarquement aurait pu se révéler un terrible échec, réplique à grande échelle de celui de Dieppe en 1942, si les Allemands avaient concentré en Normandie leurs nombreuses troupes présentes dans le Nord-Ouest de la France, changeant sans nul doute le cours de la guerre et de l'histoire.

 

Malgré des signes évidents, Hitler et ses conseillers ont malgré tout refusé d'envisager l'éventualité d'un débarquement ailleurs que dans le Pas-de-Calais et pire encore pour eux, ont mis plusieurs jours à envoyer des renforts en Normandie, persuadés que le débarquement ne constituait qu'une diversion.

 

Une coupable mais salvatrice erreur de jugement née d'une extraordinaire campagne d'intoxication imaginée par les services secrets alliés : l'Opération Fortitude !

 

Un plan d'une simplicité diabolique

 

Le plan est simple : faire croire à Hitler et ses services de renseignements que le débarquement aura bien lieu là ou ils l'attendent - dans le Pas de Calais - et si possible les persuader, une fois le débarquement en Normandie intervenu que celui-ci n'était qu'une opération de diversion visant à dégarnir les défenses allemandes pour faciliter le véritable débarquement dans la région de Calais, secteur beaucoup plus proche de l'Angleterre.

 

John Henry Bevan, le cerveau de l'opération, imagine un plan d'une redoutable efficacité : créer une gigantesque et illusoire armée basée dans le sud-est de l'Angleterre, la FUSAG (First US Army Group). Le premier éclair de génie consiste à doter cette armée virtuelle du plus prestigieux général américain, Georges Patton. Mais les Alliés ne disposent pas de troupes et de matériel en quantité suffisante pour constituer cette armée, toutes les forces sont mobilisées pour le véritable débarquement à venir...

 

Une armée en carton-pâte


Qu'à ne cela tienne, Bevan et son équipe improbable (une aristocrate, un auteur de romans de gare, un fabricant de savons, un banquier, un savant excentrique, un dandy américain) vont faire fabriquer des centaines de tanks en caoutchouc, de camions en bois, d'avions en contreplaqué .


Un gigantesque camp militaire fictif est édifié à quelques kilomètres de Douvres avec des milliers de tentes et de baraquements. Des milliers de vétérans britanniques sont utilisés pour circuler dans ce camp gigantesque au sein duquel d'innombrables poêles  brulent en permanence dans les tentes.


Des convois de camions vides circulent sans interruption dans le secteur de la fausse armée, de fausses manœuvres militaires sont effectuées par les vénérables sexagénaires de la Home Guard britannique. La nuit, le seul véritable char présent sur les lieux circule inlassablement dans le périmètre pour laisser des traces de chenille.


Et pour permettre aux aviateurs allemands d'admirer le spectacle, la DCA et la Royal Air Force se montrent soudain d'une relative maladresse (point trop n'en faut). Parallèlement une équipe de comédiens est engagée, sa mission : saturer les ondes radios des multiples communications inhérentes au fonctionnement d'une telle armada ; nuit et jour des milliers de messages et conversations virtuelles arrivent aux oreilles allemandes.


Le décor est planté, place aux acteurs


Il faut maintenant donner du corps à l'opération Fortitude et pour cela abreuver les services secrets allemands d'informations concordantes.


Il y a belle lurette que les alliés ont gagné la bataille du renseignement en Angleterre. Les rares espions allemands présents sur l'île ont depuis longtemps été arrêtés et souvent retournés. Ces agents doubles sont donc chargés de transmettre à l'Abwehr des renseignements erronés sur la constitution de cette gigantesque armée et les préparatifs du futur débarquement dans le Pas-de-Calais. D'autres agents retournés brillamment, souvent en poste dans les ambassades de pays neutres, sont sollicités pour délivrer le même type d'informations - avec suffisamment d'éléments véridiques pour sembler parfaitement crédibles...


Machiavélique, vous avez dit machiavélique ?


L'Abwehr de Canaris et la sinistre Gestapo ne sont pas non plus totalement inopérantes, il faut donc leur donner des informations  dont elles ne pourront mettre en doute l'authenticité. Et le meilleur moyen pour ce faire est de veiller à ce que ces infos soient extorquées dans la douleur.


Ce volet du plan est macabre, mais indispensable ! Le Pas-de-Calais est tapissé de bombes meurtrières (deux fois plus que la Normandie). Des agents sont envoyés en France porteurs de plans bidons, d'instructions de sabotage de batteries côtières postées autour de Calais, de faux ordres à la résistance... et l'on fait en sorte que les malheureux tombent dans les griffes de la Gestapo. Des réseaux de résistants que l'on sait infiltrés par les Allemands sont abreuvés d'informations sur l'imminence d'un débarquement dans le Nord et bien sûr arrêtés. Les hommes parlent, évidemment, et les informations essentielles sont acheminées jusqu'à Berlin.


Le coup de grâce


Tout est en place pour abuser la Wehrmacht et retenir les troupes allemandes loin de Normandie jusqu'au jour J, mais les alliés ont besoin de temps pour s'implanter sur les plages normandes. Bevan a alors une idée de génie !


Parmi les agents doubles à sa disposition, l'équipe de Bevan a dans sa manche Juan Pujol Garcia, alias Garbo ou encore Arabel. Il a su persuader les services allemands qu'il a sous ses ordres 24 espions (indépendantistes irlandais, nationalistes gallois, rebelles sikhs, etc).


Quelques heures avant le débarquement en Normandie, Garbo, qui est considéré par les Allemands comme une source essentielle, préviendra l'Abwehr qu'un débarquement en Normandie va avoir lieu dans les heures à venir !


Le plan est risqué mais redoutable, le calcul (le pari ?) des stratèges alliés c'est que l'information arrivera de nuit, les dignitaires nazis - et le premier d'entre eux qui se gave de somnifères pour dormir - ne seront avertis que tardivement, les renforts éventuellement envoyés sur les plages le seront aussi trop tard et en trop petit nombre pour s'avérer réellement problématiques.


Et quelques heures après le début du débarquement, Juan Pujol Garcia Garbo, devenu entre temps un dieu pour les Allemands, leur adressera un nouveau message disant que ce premier débarquement n'était qu'un leurre et qu'un second se prépare de manière imminente dans le Pas-de-Calais.



Bilan et conséquences


Fortitude fut un modèle d'intoxication, une opération d'un cynisme absolu parfaitement menée à la réussite finale incontestable.


Non seulement les Allemands restèrent persuadés jusqu'au jour J que le débarquement allié aurait lieu dans le Pas-de-Calais, mais en plus Hitler refusa durant quarante jours d'envoyer en renfort les divisions blindées stationnées dans le nord. Une erreur d'appréciation qui allait permettre la réussite d'Overlord, la libération de la France, précipiter la chute du régime nazi et changer le cours de l'histoire !


Quant au sacrifice d'innocents, l'idée est glaçante, que ce soit pour les victimes civiles de bombardements inutiles militairement mais essentiels pour Fortitude, les agents envoyés à une mort certaine ou les courageux résistants promis à la torture. Mais sans ceux-ci la réussite du débarquement aurait été remise en question, en cas d'échec Hitler aurait pu envoyer les troupes d'élite stationnées dans l'ouest de la France combattre sur le front russe. Le cours de la guerre en aurait été changé, celle-ci se serait prolongée des mois voire des années, les camps de la mort auraient continué de fonctionner, les morts se seraient comptés par centaines de milliers.


Les vrais héros sont parfois anonymes.

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Commentaires: 1
  • #1

    Albert. T (mardi, 10 mai 2016 20:01)

    Passionnant! Etrangement un épisode essentiel de la seconde guerre mondiale mais peu connu, sans ça le débarquement n'aurait jamais eu lieu ou en tous cas jamais été réussi.