MENELIK II, LE ROI DES ROIS


Plus d'un siècle après sa disparition, Menelik II reste en Éthiopie, mais aussi pour l'ensemble de l'Afrique, un personnage de légende. Alors que le continent noir commençait à subir le joug de la colonisation des puissances européennes, il a permis à l’Éthiopie de conserver son indépendance, infligeant au passage une cuisante défaite à l'Italie, tout en lui offrant un rayonnement international !

Pourtant le jeune Sahle Maryam n'était pas à la naissance destiné à devenir roi. Fils illégitime d'un roitelet local, Haile Melekrot, négus du Shewa, le jeune homme né en 1844, sera finalement reconnu par son père après quelques hésitations et élevé comme un futur roi.

Une éducation bouleversée par la mort et la défaite militaire de son père, vaincu par un autre Negus, Téwodros II, qui annexe les possessions de sa famille et capture l'héritier. Il est nécessaire de savoir que l'Ethiopie à cette époque était organisée selon un système féodal ressemblant beaucoup à celui de la France du moyen-âge avec un roi (en l'occurrence Téwodros II) ayant un ascendant plus ou moins fort sur des seigneurs locaux plus ou moins indépendants.

Heureusement pour le futur Menelik, Téwodros fait preuve d'humanité, traitant le jeune prince captif comme un membre de sa propre famille. Il bénéficiera d'une éducation irréprochable, en matière militaire, scientifique, politique ou encore d'équitation. Un enseignement prodigué à la fois par l'église orthodoxe éthiopienne et par le Negus lui-même ou par ses conseillers qui l'ont adopté.

Un fait qui aura une grande importance plus tard, le futur Roi des Rois faisant preuve d'une ouverture d'esprit et d'un sens stratégique exceptionnels !

Malgré cette confortable existence et le respect mutuel l'unissant à l'actuel empereur, Shale Maryam finit par s'évader pour retourner au Shewa, la terre de ses ancêtres, avec la farouche volonté de recouvrer sa couronne. En 1865, alors âgé de 21 ans, il s'enfuit de nuit.

Selon la légende (qui semble proche de la réalité historique), il semblerait que Téwodros ait été informé des projets d'évasion de son fils adoptif, mais n'ait pas souhaité s'y opposer, tout comme il ne tentera pas de lui nuire malgré les nombreux potentats locaux qui chercheront à trahir le jeune Menelik pour s'attirer les bonnes grâces impériales. Il lui permettra même de retourner au Shewa, avec l'évident calcul de s'en faire un fidèle allié en cette période délicate pour l'Éthiopie.

Les tracas de Menelik ne sont pour autant pas terminés : il doit lutter pour retrouver son trône, menant bataille contre le souverain en place qu'il vaincra et fera finalement exécuter (une décision rare durant son règne marqué par une grande magnanimité).

Menelik enfin Négus du Shewa

Dès les premières années de son règne, celui qui se fait désormais appeler Menelik II en hommage au grand roi du XVIe siècle entreprend de nombreuses réformes afin de réorganiser l'administration, de mettre en place une totale tolérance religieuse... et se doter d'une armée moderne !

Car l'accession au trône du Shewa n'a pas assouvi les ambitions du jeune monarque qui se
rêve toujours Roi des Rois comme l'illustre sa correspondance internationale ! Téwodros ne s'en offusque pas, il faut dire qu'il a d'autres soucis sur ses frontières, notamment avec l'Empire britannique qui a lancé une expédition contre le Négus.

Habilement, Menelik va louvoyer entre les deux belligérants, s'assurant auprès des Anglais que l'expédition Napier ne passe pas sur son territoire, tout en invoquant diverses excuses pour ne pas secourir son rival et suzerain théorique ou ne pas s'engager militairement avec les Britanniques. Une décision juste, les Éthiopiens, même unis, n'ayant aucune chance de résister à la puissante armée anglaise (avec qui Menelik négociait pour se faire livrer des armes modernes), tout en ne voulant pas soutenir les ennemis étrangers de son ancien protecteur.

Téwodros vaincu par les Britanniques se donne la mort pour échapper à la captivité, la route vers le trône semble ouverte pour Menelik qui doit toutefois composé avec un nouvel adversaire : Kassa Marcha.

Kassa Marcha, qui va devenir Négus sous le nom de Yohannes IV, n'a pas fait preuve du sens moral de Menelik. Il n'a pas hésité à s'allier aux Britanniques pour défaire Téwodros, obtenant ainsi des armes modernes pour équiper son armée. Celui-ci doit toutefois lutter avec une autre prétendant au trône, Tekle Giyorgis II, qu'il battra rapidement, Menelik II  ayant choisi de ne pas prendre partie dans la rivalité entre les deux hommes, espérant un affaiblissement des deux rivaux.


Durant le conflit pour la succession, Menelik II a rapidement poursuivi le développement du Shewa, renforçant son armée, créant des villes fortifiées sur ses frontières, tout en tentant de développer le commerce afin d'augmenter les indispensables rentrées financières nécessaires à l'acquisition d'équipements militaires performants. Ayant compris que Yohannes, grandement renforcé par son soutien à Napier et sa victoire sur son adversaire - contrairement aux calculs de Menelik - était pour l'heure trop puissant, il  préfère attendre des circonstances favorables.

Après plusieurs années de coexistence tendue, la guerre entre Yohannes IV et Menelik est devenue inévitable. Au tout début de l'année 1878, le Négus marche sur le Shewa à la tête d'une puissante armée alors que son adversaire mobilise. Les deux armées campent sur leur position respective, ne se livrant qu'à quelques escarmouches, avant que la paix ne soit conclue. Menelik reconnaît la légitimité de son rival sur le trône, alors que celui-ci le nomme officiellement seigneur du Shewa.

Ayant échappé au pire, Menelik II change de stratégie ! Plutôt que d'affronter un adversaire puissant, il décide de continuer son oeuvre réformatrice et d'accroitre les limites de son royaume au sud...Pendant dix ans, il va conquérir de nombreux territoires et augmenter considérablement les frontières de son royaume, attendant patiemment la disparition de Yohannes.

1989, Menelik devient Négus d’Éthiopie

Au décès de Yohannes, Menelik II est enfin reconnu Negus Negest d’Éthiopie, le Rois des Rois. Il poursuit son travail de modernisation des infrastructures - cette fois à l'échelle du pays entier - et ses campagnes visant à accroître ses limites frontalières vers le sud et l'est. Une expansion qui va inévitablement le confronter aux visées colonialistes des puissances européennes qui ont colonisé l'est de l'Afrique...



En orange l'Ethiopie en 1875, en jaune les frontières à la fin du règne de Menelik


Lors de son accessions au trône, le nouveau souverain a signé un traité avec l'Italie, pays qui exerce déjà son influence sur l’Érythrée et la Somalie voisines. Un traité dont l'interprétation se révèle problématique, l'Italie affirme qu'il fait du pays des hauts-plateaux un protectorat, Menelik dénonce une tromperie indiquant qu'il s'agissait simplement d'utiliser Rome comme intermédiaire pour les discussions avec le reste de l'Europe.


En 1995 l’Éthiopie dénonce le traité. Un problème de traduction sera le prétexte à la guerre !

L'Italie envoie de premières troupes qui remportent immédiatement deux batailles, mais pendant ce temps Menelik a décrété la mobilisation générale. Ce sont plus de 100 000 hommes qui rejoignent leur garnison. Une écrasante supériorité numérique qui va permettre au Négus et ses généraux d'infliger deux premières défaites aux envahisseurs, avant la bataille décisive.

La bataille d'Adoua.

Face aux 17 000 soldats italiens, comportant de nombreux conscrits, des supplétifs érythréens, mais aussi des soldats d'élite, ce sont près de 100 000 Éthiopiens (tous armés de fusil) qui se dressent. Si les Européens ont un avantage en nombre de pièces d'artillerie
(56 contre 42), la qualité des canons équipant l'armée de Menelik est supérieure, tout comme les fusils des Abyssins. L'acharnement du Negus à se procurer des armes modernes va se révéler déterminant.

Avec une telle supériorité numérique, mais aussi en matière d'armement, voire de commandement, l'issue de la bataille est prévisible... Quelques heures après le début de celle-ci, le champ de bataille est déserté par les troupes italiennes qui abandonnent dans leur fuite entre 7 000 et 8 000 morts, des centaines de blessés et plus de 2 000 prisonniers, qui seront parfaitement traités (et soignés) par les vainqueurs.

Si dans le passé, des troupes européennes ont pu être vaincues sur le sol africain, c'est cependant la première fois qu'une armée aussi importante était battue. Cette défaite aura des conséquences décisives, aussi bien pour l'Italie provoquant la démission du gouvernement, que pour l'Ethiopie et Menelik, dorénavant auréolés d'un immense prestige !

Un traité de paix est signé - en amharique et en français pour éviter tous problèmes de traduction - garantissant frontières et indépendance pour l'Ethiopie et la possession de l’Érythrée pour l'Italie.

La fin de règne.

Oasis indépendante dans un désert colonial, l’Éthiopie jouira d'une tranquillité militaire jusqu'à la fin de la colonisation, les Européens préférant désormais livrer bataille sur le terrain économique et diplomatique plutôt que sur celui beaucoup plus aléatoire d'une confrontation avec l'armée nationale.

Quant à Menelik, il poursuivra son oeuvre réformatrice et modernisatrice, construisant écoles, hopitaux, chemin de fer, routes, tout en continuant son expansion vers le sud. A la fin de son règne, les frontières de l’Éthiopie seront les mêmes que celles d'aujourd'hui. 

En quelques années, l’Éthiopie est entrée dans l'ère moderne, la poste est créée en 1893, la première campagne de vaccination contre la variole date de 1998, la Banque d'Abyssinie est fondée en 1905. Addis-Abeba (fondée en 1896) devient une ville importante et cosmopolite au sein de laquelle se pressent marchands, ingénieurs, entrepreneurs et aventuriers européens en soif d'exotisme. Il est important de préciser que ce développement se déroulera dans un climat de justice, de respect des libertés et de tolérance (notamment religieuse) pour le moins exceptionnel !

Un processus malheureusement interrompu par une attaque d'apoplexie en 1906 qui laisse le Négus très diminué. Plusieurs suivront, jusqu'à le rendre en 1910 incapable de gouverner, une gérance étant instaurée pour assurer la transition. 

Dans la nuit du 12 au 13 décembre, l'homme qui voulait être Négus et qui a su préserver son pays du colonialisme occidental s'eteint à l'âge de 69 ans. Il est pleuré dans toute l’Éthiopie.

La bataille d'Adoua est encore commémorée chaque année, le 2 mars.

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Commentaires: 3
  • #1

    Alain (mercredi, 16 mars 2016 16:50)

    Bravo pour votre site, j'ai tout lu avec plaisir et j'attends avec impatience la suite...

  • #2

    Karim (lundi, 21 novembre 2016 11:57)

    Bonjour,
    savez vous si le rappeur Ménélik a pris ce nom en hommage a Menelik II ?

  • #3

    Admin (lundi, 09 janvier 2017 14:28)

    Désolé Karim pour le délai de réponse, mais nous n'avions pas vu votre question. Je ne connais pas les motivations du rappeur, mais cela semble tout à fait possible Ménélik II étant une référence auprès de très nombreuses personnes ayant des racines africaines